« Il y a 25 ans, à Cascavel (Paranà), des centaines de travailleurs ruraux ont décidé de fonder un mouvement social paysan autonome pour lutter en faveur de la Réforme agraire et des transformations sociales. C’étaient des posseiros (possédants), des migrants, des métayers, des parceiros (1) , des petits agriculteurs sans terre, privés de leur droit à la production et expulsés de la campagne brésilienne par un projet autoritaire, lancé par la dictature militaire. Un projet qui annonçait une “modernisation” des campagnes quand, en vérité, il encourageait l’usage massif d’agro-toxiques et favorisait la mécanisation; tout en concentrant davantage encore le contrôle de l’agriculture entre les mains des grands conglomérats agro-industriels.
Mais il serait injuste de dire que le MST est apparu ainsi. Les graines du MST étaient peut-être déjà en terre lorsque les premiers indigènes se soulevèrent contre la commercialisation et l’appropriation des terres par les envahisseurs portugais. Des terres qui étaient jusque-là considéraient comme un bien collectif. Comment imaginer le Mouvement des Sans Terre aujourd’hui, sans l’exemple de Sepé Tiarajù et de la communauté Guarani qui défendit sa « Terre sans Maux »? Ou de la résistance collective des Quilombos (anciens esclaves) ou de la communauté Canudos? De l’indignation organisée de Contestado? Comment imaginer notre mouvement sans l’apprentissage et l’expérience des Ligas Camponesas ou du Mouvement des Agriculteurs Sans Terre – Master ?
Nous nous sommes sentis les héritiers et disciples de ces luttes. Et nous sommes aussi le produit de ces luttes qui nous ont forgés dès notre naissance : du syndicalisme combatif, de la liberté politique et du mouvement “Diretas-Jà” (2) en 1984. Dès notre premier congrès, nous avons affirmé que “Sans Réforme Agraire il n’existe pas de démocratie”. Et avec cet élan, nous nous sommes engagés dans l’élaboration d’une nouvelle constitution, approuvée en 1988, arrachant entre autres victoires les articles 184 et 186, qui garantissent la désappropriation des terres qui ne répondent pas à leur fonction sociale, c'est-à-dire à une fonction productive.
Les congrès nationaux du MST – qui se tiennent tous les 5 ans- témoignent des réalisations communes, des luttes et des projets du Mouvement. Ils reflètent aussi le contexte dans lequel se trouve notre pays à ce moment-là, la situation de la classe ouvrière paysanne et les défis qu’elle va devoir affronter. Dès le début, nous avons connu la rage et la violence du latifundio. Une colère qui coûta la vie à plus de mille travailleurs et défenseurs de la Réforme Agraire ces dernières 10 années. Et qui nous a privé de compagnons et compagnonnes de valeur : Padre Josimo, Dorcelina Folador, Roseli Nunes, Fusquinha, Doutor, Oziel, Antônio Tavares...
Un latifundio qui n’a pas honte d’apparaitre publiquement et officiellement en créant un parti politique comme l’Union Démocratique Rurale (UDR) qui défend la violence armée contre la Réforme Agraire et toutes et tous ceux qui luttent pour elle. Tandis que dans le même temps, il défend ses intérêts au Congrès sur le “banc”des ruraux.
Très vite, nous avons aussi appris que les intérêts du latifundio trouvent dans les appareils d’Etat, ses meilleurs outils de répression et d’omission. Ce fut ainsi avec le Premier Plan National de Réforme Agraire, sous le gouvernement Sarney, durant lequel 6% à peine des objectifs furent atteints – près de 90 000 familles – et encore, grâce à la pression des occupations de terre. Et quand il n’avait pas recours à la bureaucratie ou au manque de volonté politique pour déstabiliser la Réforme Agraire, l’Etat l’oubliait ou provoquait ou déclenchait des conflits. Ce fut le cas lorsque Fernando Collor était à la tête de la présidence, avec des vagues d’assassinats et des arrestations arbitraires.
Notre réponse fut dans l’organisation, dans l’expansion du Mouvement au niveau national, dans l’avancée dans le domaine de la production. Comme le dit la devise de notre Second Congrès en 1990, “Occuper, Résister et Produire”.C’est dans les pires moments de répression, lors de la mise en place des premiers campements, que nous avons compris la valeur de la solidarité. Elle s’est manifestée de manière organisée par l’intermédiaire des actions des syndicats, des partis, de la Commission Pastorale de la Terre et de nombreuses fois de manière anonyme, dans les gestes de milliers de personnes soutiens et de sympathisants à notre lutte. Comme les cent mille personnes qui nous reçurent à Brasilia, à l’arrivée de la Marche Nationale pour la Réforme Agraire, en 1997. A cet instant, nous commémorions les un an de l’assassinat de 19 compagnons à Eldorado de Carajas, dans le Parà. Crime qui est resté impuni jusqu’à aujourd’hui.
Nous nous sommes construits, par conséquent, autour de ce principe de solidarité. Ainsi la Réforme Agraire n’est pas une lutte qui se fait seulement au bénéfice des paysans, mais c’est aussi une manière d’améliorer la vie de ceux qui vivent dans les villes, avec un ralentissement de l’urbanisation et avec la production d’aliments sains et accessibles pour les travailleurs. Nous avons exprimé cette idée dans notre Troisième Congrès (1995), avec le mot d’ordre “Réforme Agraire. Une lutte de tous”. Et avec ces militants et militantes du peuple, nous avons compris que la Réforme Agraire ne pouvait pas être une politique isolée des autres changements dont le peuple brésilien a besoin, qu’il était nécessaire de construire un Projet Populaire pour le Brésil. Notre contribution pour un pays plus juste et souverain occupa l’essentiel des déclarations du Congrès de l’an 2000 : “Réforme Agraire pour un Brésil sans latifundio” (2000).
Ce mot d’ordre se matérialise dans l’idée d’un « autre Brésil » que nous voulons construire au quotidien. Par l’intermédiaire de plus de 400 associations et coopératives qui travaillent dans une logique collective pour produire des aliments non transgéniques et sans agro-toxiques. Au travers des 96 agro-industries qui améliorent la rente et les conditions de travail aux champs, mais aussi offrent des aliments de qualité et un prix bas dans les villes. Un autre pays que nous construisons avec la mise en place de 2000 écoles publiques dans les campements qui garantissent l’accès à l’éducation à plus de 160 000 enfants et adolescents Sans Terre et qui ont permis d’alphabétiser 50 000 adultes et jeunes ces dernières années. Ou encore, plus de 100 cours diplômant en partenariat avec des universités partout au Brésil. Le pays que nous voulons construire pour tous existe déjà aujourd’hui, quand nous pouvons nous féliciter qu’aucun enfant n’a faim dans les campements du MST. C’est une réalité pour les 350 000 familles qui ont conquis une terre et ont retrouvé leur dignité au long de ces 25 années.
Il est certain que nous avons déjà fait beaucoup. Mais, d’autres défis que nous rêvons au moins d’affronter nous attendent. L’agriculture souffre des changements induits par 8 années de néolibéralisme du gouvernement Fernando Henrique Cardoso. Cette logique n’a pas été totalement remise en cause avec le gouvernement Lula. Les mécanismes d’Etat dans le domaine de l’agriculture ont été démantelés un à un : le contrôle des prix, l’approvisionnement, la recherche, l’assistance technique. Le néolibéralisme dans le domaine de l’agriculture a ouvert la voie à la mise sous contrôle de notre agriculture -de la mise en culture à la commercialisation- par une poignée d’entreprises étrangères – toutes appartenant à des banques étrangères. Leur emprise s’étend aussi les terres, les agro-industries, les supermarchés... Ils définissent les prix des aliments dans les bourses de valeurs, et transforment de nouveau notre pays en une vaste colonie.
A la place de cultures diversifiées, les champs sont maintenant occupés par la canne à sucre – pour produire du combustible pour les Etats-Unis, par le soja – pour les rations destinées aux animaux en Europe et par la cellulose – pour le papier destiné au monde entier. Les monocultures prennent notre territoire et le redivisent, créant une inflation du prix de la terre, réduisant la production d’aliments et générant une grande crise alimentaire mondiale. Un scénario qui se répète – sans que les entreprises n’évoluent, seulement les monocultures – sur les cinq continents. Expulsant les paysans et affectant la production d’aliments pour les travailleurs des villes.
Ainsi, la lutte pour la Réforme Agraire devient chaque fois un peu plus internationale, car les obstacles à la démocratisation de l’accès à la terre ne se trouvaient pas seulement au Brésil – au niveau de l’Etat ou dans l’action des propriétaires de latifundio – mais ils faisaient aussi partie du mouvement du capital financier international. Et la réponse à la mondialisation de la misère est la mondialisation de la lutte, par l’intermédiaire, par exemple, de Via Campesina, qui a regroupé les mouvements paysans du monde entier autour de la Réforme Agraire et de la souveraineté alimentaire, soit du droit que les peuples – et non des marchés – à décider d’une production qui puisse garantir une alimentation suffisante pour tout le monde.
Le latifundiario improductif s’est associé au fil des années au capital financier international, mais il n’a rien perdu de sa nature violente et oppressante. Cette nature, qui s’est manifestée par exemple, lorsque les milices de l’entreprise suisse Syngenta Seeds assassinèrent Valmir Motta, ou Keno, au Parana. Keno et de nombreuses autres familles dénonçaient la contamination transgénique du Parc National de Iguaçu, et ils proposaient de construire à la place une aire de production agro-écologique. Ou encore, quand les femmes de Via Campesina subirent la répression pour avoir dénoncé la monoculture de la cellulose dans le sud du pays. Une violence dont les indigènes, Quilombolas et sans terres sont témoins tous les jours, l’entreprise Vale do Rio Doce détruisant l’environnement de manière accélérée pour remettre plus encore de bénéfices dans les bourses de l’hémisphère nord.
Pour que nous réalisions finalement une vraie Réforme Agraire dans notre pays, il est maintenant nécessaire de lutter contre l’agrobusiness et les intérêts du capital international. Réaliser la Réforme Agraire que nous défendons c’est libérer ces terres pour produire des aliments et créer des conditions de vie dignes à la campagne comme à la ville, construire une société dans laquelle notre peuple prend son destin en main et décide du chemin qu’il veut suivre. C’est pour cela que notre Cinquième Congrès affirme que nous luttons pour la “Réforme Agraire, Justice Sociale et Souveraineté Populaire”. Fêter ses 25 ans et devenir le mouvement paysan le plus ancien qui n’ait jamais existé dans l’Histoire du Brésil, c’est une responsabilité pour nous. C’est réaffirmer les valeurs de la solidarité; c’est réaffirmer le compromis pour une société plus juste et égalitaire; c’est maintenir l’accès au legs de milliers de “lutteurs” du peuple; c’est utiliser tous les jours sa capacité à s’indigner et à agir pour transformer la société; c’est ne pas perdre la valeur de l’étude et apprendre tout au long de sa vie. Et, fondamentalement, c’est réaffirmer notre engagement dans l’organisation des paysans pauvres. Avoir 25 ans est un motif de célébration mais c’est aussi le moment de regarder devant nous et de nous rendre compte que si des choses importantes ont déjà été faites, il reste encore beaucoup à faire pour que la Réforme Agraire soit effective dans notre pays et que tous les êtres humais puissent mener une vie digne. »
Mouvement des Sans Terre
(1) Parceiro : Au Brésil, c’est un travailleur, qui selon un accord initial réalisé avec le propriétaire de la terre, utilise la propriété dans son intégralité et divise la production obtenue selon la proportion initialement fixée (moitié, un tiers, un quart...) Ce type de traitement de la terre prédomine dans les cultures temporaires, soit dans les cultures de cycle court, encore aujourd’hui présentes dans certains zones du Brésil comme, par exemples, certaines parcelles de la région du Nordeste, où l’on pratique l’élevage extensif.
(2) Diretas-Jà : Mouvement civil de revendications pour les élections présidentielles directes qui eurent lieu en 1984 au Brésil. La possibilité d’élections directes pour le Président de la République s’est concrétisée avec le vote de proposition d’amendement Constitutionnel Dante de Oliveira pour le Congrès. Néanmoins, la proposition d’amendement a été rejetée, frustrant la société brésilienne. Les adeptes du mouvement ont conquiert une victoire partielle en janvier de l’année suivante quand un de ses leader, Tancredo Neves, fut élu Président du Collège Electoral.