Ursula Nathan est responsable de l’association Trust for Rural Development (TRD). Engagée socialement depuis de nombreuses années, elle consacre sa vie à lutter contre les injustices aux côtés des femmes, des fermiers et des Dalits dans le Tamil Nadu. Elle nous livre ici son combat à travers quelques questions…
Ursula (en bas à droite) avec une partie de l'équipe de TRD
1. Comment décrieriez-vous votre engagement?
Mon engagement a débuté au milieu des années 70 et début des années 80 au sein d’un groupe de jeunes étudiants. A cette époque il y avait une crise politique dans le pays et nous nous sommes organisés pour lutter conte la pauvreté et les problèmes des populations opprimées.
Un grand nombre de jeunes et d’organisations se sont constitués pour lutter contre cet état d’urgence et pour les droits des populations civiles. Bien que notre lutte ait été réprimée par l’Etat, notre engagement n’en a été que renforcé et d’autres personnes nous ont rejoint.
Au même moment, je me suis engagée davantage auprès des mouvements de femmes et des groupes de Dalits. Plusieurs problèmes ont été soulevés au niveau du district et les groupes de femmes locaux ont rejoint des mouvements nationaux. Je me suis surtout engagée auprès des femmes des populations de base dont la vie quotidienne est extrêmement pénible. D’un côté, c’est une grande joie pour moi de partager avec ces personnes leur joie, leur peine et leur lutte.
Après 15 ans d’expérience de terrain, j’ai impulsé la création de l’organisation Trust for Rural Development, créée et gérée par des femmes. Notre espace d’intervention est constitué de terres arides où la plupart des personnes sont illettrées. Au début, nous utilisions l’éducation informelle (populaire) comme moyen d’atteindre ces populations (méthode de Paulo Pery). Nous avons ainsi commencé à travailler avec les femmes et les enfants (travail des enfants). 80% des fermiers travaillent sur des terres arides, ils dépendent alors d’un emploi complémentaire comme par exemple le polissage des pierres précieuses qu’ils effectuent chez eux. La plupart de ces travailleurs sont des travailleurs semi-liés. Ce processus éducatif que nous avons mis en place a permis aux femmes de prendre d’avantage de pouvoir dans la vie sociale et de s’emparer des problèmes auxquels devaient faire face les populations locales. Bien que les femmes commencent à s’émanciper, leur pouvoir économique reste faible. Ce fut une longue et difficile lutte pour que les femmes puissent s’épanouir socialement. Pour faire perdurer et assurer leur liberté, les femmes ont commencé à s’associer (sous forme de « sangam » = groupe) et à mutualiser leurs économies afin de renforcer leur pouvoir économique et ne plus dépendre d’agents économiques qui les oppressent.
Alors que d’une part les femmes renforcent leur rôle social et économique, elles doivent faire face à différentes formes de violence domestiques et sociétales. Triompher de ces conflits est une lutte permanente pour les femmes et pour moi-même à leur côté. Ces challenges amènent les femmes à s’unir pour faire front aux problèmes qu’elles rencontrent.
D’un autre côté, j’ai choisi de travailler avec les petits fermiers marginalisés dont les conditions d’existence se sont dégradées. Une fois qu’on commence à travailler avec les fermiers, on s’aperçoit qu’une grande partie de l’activité agricole est réalisée par les femmes. Cependant, elles ne sont pas autorisées à exprimer leurs désirs et leurs idées quant au travail agricole. Une lutte importante s’est mise en place pour faire prendre conscience aux fermiers la notion de discrimination de genre. Dans un souci d’égalité, nous avons initié des formations techniques et sociales envers les femmes pour leur permettre de s’émanciper et de s’élever contre les problèmes auxquels elles sont confrontées.
Dans le même temps nous travaillons avec les hommes et les formations que nous leur proposons sur l’agriculture prennent en compte l’aspect social qui leur permet petit à petit de prendre conscience de la réalité. Ce type de formation renforce le rôle des femmes, quand elles se lèvent pour leurs droits elles font aussi face aux violences familiales et sociétales. Les groupements de femmes se sont organisés sous forme de fédération. Elles commencent à s’engager elles-mêmes collectivement dans toutes leurs activités. Des groupes de femmes ont réussi à obtenir des baux pour des carrières et des terres, non sans difficulté. Ce type d’activités leur permet de s’émanciper d’un point de vue économique et de prendre en main les problèmes sociaux.
Les problèmes liés à l’environnement sont aussi pris en compte par les fédérations de femmes et les associations de fermiers, tels que les problèmes concernant l’accès à l’eau, à la terre, les graines et la pollution.
2. Comment gérez-vous les luttes des fermiers, des femmes et la protection de l’environnement?
Nous travaillons avec les fermiers sur l’agriculture durable depuis les 15 dernières années. Au début, il a été difficile de les convaincre et de changer les mentalités. Dans un premier temps nous avons aidé les fermiers à s’organiser sous forme de sangam (groupes) qui se sont progressivement regroupés sous forme d’associations. A partir de là, nous avons pu dispenser des formations techniques sur l’agriculture durable aux associations. Ce qui a permis aux fermiers de mieux comprendre leurs problèmes et de collaborer les uns avec les autres pour lutter contre ces problèmes.
A cause de la déforestation, les fermiers n’ont pas pu maintenir le bétail nécessaire à une agriculture durable. La mondialisation a amené les compagnies multinationales à s’implanter ici et à détruire les ressources locales. Les fermiers ont perdu leur source de revenus et aussi leur droit à la terre. Par exemple, une compagnie telle que Monsanto a pollué l’eau, détruit l’agriculture ainsi que la biodiversité marine. Lorsque ce problème a été dévoilé, les populations, les mouvements de femmes, les associations de fermiers et de pêcheurs se sont organisés ensemble pour protester contre la compagnie sous forme de manifestation. Nous avons rejoins d’autres associations environnementales pour étudier plus précisément le problème dans une perspective plus large.
La plupart des femmes étaient illettrées et n’étaient pas autorisées à sortir hors du cercle familial pour des activités communes. Ce fut donc très difficile de les aider à s’organiser, autant pour elle que pour nous. Les femmes sont oppressées aussi bien dans leur famille que dans la société, à la fois économiquement et socialement. Les femmes gagnent de l’argent qui est dépensé pour les besoins de la famille, cependant elles n’ont pas le droit de le dépenser pour leurs besoins personnels. Les femmes sont les plus touchées par les violences domestiques, c’est un problème récurrent auquel doivent faire face les femmes partout en Inde. Quand je me déplace en tant qu’intervenante sur les questions de genre auprès des groupements de femmes dans différentes parties du Tamil Nadu, je me rends compte que leurs problèmes sont similaires. Nous croyons que ces problèmes pourront être résolus notamment par le renforcement du rôle économique des femmes. Ainsi les femmes se sont engagées dans des sangam (groupes) qui ont évolués plus tard en mouvement de femmes (Karuniya Pengal Iyakem). Ce fut un long processus pour ces femmes d’évoluer ensemble et de travailler en coopération pour atteindre une stabilité économique leur permettant de faire face plus sereinement aux agents économiques qui les oppressaient (hommes, banquiers, élus locaux). Après cet engagement au sein d’un mouvement fort et l’atteinte d’une stabilité économique, ces femmes ont assez de courage pour soulever leurs problèmes au niveau local mais aussi en dehors du district.
3. Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous devez faire face dans votre engagement au quotidien?
Je travaille avec les femmes, les fermiers, les travailleurs du secteur informel et les Dalits depuis presque 40 ans à mon compte personnel et depuis 1991 sous l’égide de Trust for Rural Development. En tant que femme, j’ai dû faire face à beaucoup de problèmes pour constituer une ONG. C’est une tâche très difficile que d’organiser les femmes et les aider à s’émanciper de leur cadre familial afin de connaître la réalité du monde et de renforcer leur rôle économique et social. Quand les femmes ont commencé à donner de la voix contre les violences dont elles étaient victimes et à s’agiter contre les inégalités hommes-femmes, les hommes des villages nous ont perçus d’un mauvais œil et ont cru que nous voulions monter leurs femmes contre eux. J’ai dû beaucoup voyager et parfois les situations exigeaient que je reste physiquement dans certains endroits, là l’amour et le soutien de ma famille m’ont manqué. J’ai aussi dû faire face à beaucoup de tensions et de stress. Au début, ce n’était pas vraiment un problème pour moi mais désormais, plus les années passent et plus je trouve mes déplacements difficiles. Notre engagement sur différentes activités et particulièrement celles liées aux femmes demandent beaucoup de temps et d’énergie. Ce n’est pas quelque chose qui se fait en une seule fois, c’est un travail quotidien.
4. Quelles sont vos plus belles victoires?
Les femmes ont pu obtenir des baux pour des carrières qu’elles gèrent elles-mêmes. Ainsi elles ont ainsi pu s’affirmer.
Les femmes Dalits et les femmes sans terre se sont regroupées et ont obtenues des baux pour des terres qu’elles cultivent. Ce fut un travail énorme qui permet désormais d’assurer la sécurité alimentaire de ces femmes et de leurs familles.
La promotion d’une agriculture durable permet aux populations locales de consommer de la nourriture saine et participe à la protection de l’environnement.
Travailler avec les Dalits et les communautés de femmes a renforcé leur confiance en eux et ils traitent désormais les problèmes de leur communauté avec courage.
Depuis plus de 15 ans, nous travaillons avec les travailleurs du secteur informel à établir leur syndicat qui a été enregistré. Les travailleuses ont rejoint le syndicat en nombre. Les membres ont acquis des connaissances politiques, sont conscients de leurs problèmes et sont prêts à les affronter collectivement dans un esprit d’unité.
5. Quel est votre plus grand vœu pour le futur?
S’efforcer d’obtenir que chaque être humain puisse avoir le droit d’accéder aux ressources naturelles.
6. Quel message souhaitez-vous faire passer à titre personnel?
Dans le monde entier, des personnes se sont impliquées pour un changement. Nous nous battons contre les inégalités dans la société depuis longtemps et je prends ici l’occasion d’inviter à aller au-delà des différences entre les êtres humains. Les plans de développement et le développement lui-même doivent être construits avec le consentement de tous les peuples du monde. Nous ne devons pas accepter un développement qui se concentre seulement sur une minorité de personnes ou de pays. La guerre et les invasions doivent cesser. Chers amis, vous devez essayer de mener votre société, votre pays sur la voie de la paix et de l’entraide. Les armes et leur commerce doivent être considérés comme un crime. Nous devons être conscients qu’aucune guerre ne résoudra les problèmes et que nous devons nous asseoir à une table et non nous retrouver sur un champ de bataille pour les résoudre.