La rhétorique des politiciens américains sur Haïti reste lamentablement déconnectée de la réalité

« Comme dans le passé, les Etats-Unis s’intéressent de près au déroulement des élections en Haïti » a annoncé il y a quelques jours le porte-parole du Département d’Etat. « Les Etats-Unis réaffirment leur soutien à des élections crédibles, transparentes et sûres qui reflètent la volonté du peuple haïtien. » George Orwell ne l’aurait pas mieux dit : « Nous avons toujours été en guerre avec l’Asie de l’Est » Et nous avons toujours soutenu la démocratie en Haïti.

Ce commentaire est en fait une réponse à la crise politique que traverse actuellement le pays - une crise largement créé par Washington - qui force la date du second tour de l’élection présidentielle à être repoussée. Le premier tour, en octobre dernier, a été tellement entaché de fraude, de corruption et de violence que tous les candidats  – à part le favori de Washington et désigné successeur de l’actuel président Michel Martelly - Jovenel Moïse - ont boycotté le second tour. Ce commentaire est en fait une réponse à la crise politique que traverse actuellement le pays - une crise largement créé par Washington - qui force la date du second tour de l’élection présidentielle à être repoussée. Le premier tour, en octobre dernier, a été tellement entaché de fraude, de corruption et de violence que tous les candidats  – à part le favori de Washington et désigné successeur de l’actuel président Michel Martelly - Jovenel Moïse - ont boycotté le second tour.

 

En d’autre mot, ce second tour n’avait qu’un seul candidat : celui de Washington. Pendant des mois, l’administration d’Obama a insisté pour que le second tour ait lieu, travaillant dur pour discréditer les accusations de fraude. La volonté des Etats-Unis, selon ce que le Département d’Etat a inscrit sur une « fiche descriptive » en réponse à la montée des protestations, était que se tiennent « des élections crédibles, ouvertes et légitimes qui reflètent véritablement la volonté du peuple haïtien. »

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Rétablissement du régime Duvalier

Martelly - qui avait été installé par Washington lors d’élections truquées en 2010 - voudrait que son successeur Moïse achève le rétablissement  du régime Duvalier entamé après le tremblement de terre dévastateur de 2010. Un des supporters clé de Moïse (donc de fait un allié de la Maison Blanche) est Guy Philippe. Philippe a tout ce qu’il faut pour servir Washington en Haïti. Il est fortement lié aux paramilitaires et il est activement recherché (mais étrangement n’a jamais été capturé) par l’administration de la lutte anti-drogue pour trafic de drogue et blanchiment d’argent. En 2004, il a aidé l’administration Bush (via l’Institut Républicain International, une organisation semi privée qui reçoit des fonds tant du gouvernement américain que d’entreprises comme Halliburton et Chevron) pour renverser Jean-Bertrand Aristide en 2004. (A ce moment-là, Jeffrey Sachs offrait la meilleure analyse des motifs de ce coup, en écrivant que Bush avait pris ses fonctions en espérant évincer Aristide).

A présent, Philippe, lui-même en course pour un siège au parlement, appelle à une guerre civile contre les « anarchistes de Port-au-Prince » - c’est-à-dire selon lui la coalition (dont l’ancien parti d’Aristide, Fanni Lavalas) qui avait demandé la démission de Martelly prévue début février et la tenue de nouvelles élections. Philippe menace transformer son bastion régional, Grand’Anse, en un mouvement séparatiste.

 « Comme dans le passé. » En ce qui concerne le trou de mémoire des Etats-Unis, la guerre perpétuelle conduit à l’amnésie historique qui, en retour, alimente la guerre perpétuelle. Haïti – qui, en tant que seconde république des Amériques et première (et seule) nation forgée par une rébellion d’esclaves, affirme et illustre l’hypocrisie des valeurs des Lumières - a longtemps était au centre de cet aveuglement. Voici un retour  rapide sur la façon dont les Etats-Unis se sont intéressés « dans le passé » à la démocratie haïtienne (une bonne partie de celle-ci a été directement tirée de l’ouvrage de Joel Dreyfuss  Haïti dans l’Histoire des USA : Une chronologie) :

1915  les U.S Marines entrent en Haïti, soi-disant pour protéger les citoyens américains des violences engendrées par la crise politique. Ils combattent et  écrasent un mouvement de résistance puis mettent en place un régime militaire qui tient 19 ans.

1917 Le secrétaire d’Etat de Woodrow Wilson, William Jennings Bryan partage ses nouvelles connaissances sur Haïti et déclare « Imagine ça ! Des nègres qui parlent français ! »

1934  les US Marines se retirent d’Haïti après 19 ans et rétablissent un régime civil.

1957 François « Papa Doc » Duvalier est élu président d’Haïti, son gouvernement met en place une dictature sanglante. Les Etats-Unis le soutiennent en raison de sa position anti-communiste.

1971 Duvalier meurt ; son fils Jean-Claude, connu sous le nom de « Baby Doc » prend le pouvoir et devient président à vie.


Présidence à Vie

Selon l’indispensable journal Haïti Liberté : « Les Etats-Unis ont raccourci l’aide militaire et ont débarqués en Haïti après que François Duvalier ait renvoyé du pays une mission des US Marine en 1963. Cependant, après la mort de Papa Doc en avril 1971, son fils « Baby Doc » a hérité de la « Présidence à Vie » et a commencé à restaurer et approfondir les relations avec les Etats-Unis, dont il voulait assistance et investissements…Effectivement, l’aide militaire des Etats-Unis a repris, spécifiquement pour entrainer des unités telles que les Léopards, décrite par la Coalition Nationale pour le Droit d’Haïti dans un rapport de 1986 comme «  particulièrement brutale avec les civils ». Le chercheur Jeb Sprague explique dans son nouveau livre  Para-militarisme et l’Assaut de la Démocratie en Haïti que les Léopards étaient entrainés et équipés « par des instructeurs des US Marine qui travaillaient dans des entreprises (Aerotrade International et Aerotrade Inc) en contact avec la CIA et contractées par le Département d’Etat américain. Baby Doc s’est lui -même entrainé avec les Léopards, tissant des liens particulièrement forts avec quelques-uns. Un attaché militaire américain affirmait que la création de cette équipe avait été son idée ».

1981 Entre 1981 et 1990, 22 940 Haïtiens sont expulsés par la mer. Seulement 11 reçoivent l’asile.

1986  Jean Claude Duvalier est évincé par un soulèvement populaire. Les Etats-Unis assurent sa fuite du pays.

1991 Jean-Bertrand Aristide, élu président d’Haïti lors de l’élection la plus démocratique de l’histoire du pays, est écarté du pouvoir par un coup d’Etat après sept mois en poste. Il s’exile aux Etats-Unis.

1994 Appuyé par une résolution des Nations Unies, l’administration Clinton utilise les forces militaires pour remettre Aristide au pouvoir. Son mandat se termine en 1995, et René Preval lui succède.

Une des conditions posées par l’administration Clinton en échange de sa restitution était qu’Aristide impose à son pays un lot de politiques économiques – en particulier une suppression des tarifs-généralement connue comme « néolibéralisme ». Cela a dévasté l’économie déjà appauvrie du pays - un fait que Clinton lui-même a admis après le tremblement de terre de 2010 : "Depuis 1981, les Etats-Unis ont suivi une politique, qui a pris fin l’année dernière lorsque nous avons commencé à la repenser, qui voulait que nous, les pays riches qui produisent beaucoup de nourriture, la vendions aux pays pauvres en les soulageant du poids de la production de leur propre nourriture, pour que Dieu merci, ils puissent passer directement à l’ère industrielle. Cela n’a pas marché. Cela a peut-être été bénéfique pour quelques-uns de mes fermiers en Arkansas, mais cela n’a pas marché. C’était une erreur. C’était une erreur à laquelle j’ai participé. Je ne pointe personne du doigt. Je l’ai fait. Je dois vivre chaque jour avec les conséquences de la perte de capacité à produire une culture de riz en Haïti pour nourrir ces gens, à cause de ce que j’ai fait. Personne d’autre."

 

Alors d’accord. En 2000, Aristide est réélu ; puis en 2004, Bush dirige un coup d’Etat contre lui, opéré sur place par Guy Philippe. Aristide, dont l’habilité à gouverner était déjà réduite par le marché diabolique qu’il avait passé avec Bill Clinton, devait désormais faire face à ce que Jeffrey Sachs (économiste américain) décrit ainsi : "Les ennemis de M. Aristide à Haïti ont bénéficié de liens étroits avec la toute nouvelle équipe Bush, qui a fait savoir à M. Aristide qu’il gèlerait toutes les aides à moins qu’il n’accorde à l’opposition de nouvelles élections pour des sièges au Sénat, entre autres demandes. La querelle a finalement mené au gel de 500 millions de dollars provenant de l’aide humanitaire envoyée par les Etats-Unis, la Banque Mondiale, la Banque Interaméricaine de développement et le Fond Monétaire International".

Le 12 janvier 2010, un tremblement de terre tue 250 000 personnes et cause 11.5 milliards de dollars de dégâts. Il serait réconfortant de penser que ce siècle honteux de l’histoire s’est terminé avec l’élection de Barack Obama, suivi du tremblement de terre, bouleversant même Bill Clinton dans un moment de regret.  Cela n’a pas été le cas.

Depuis 2010, le Département d’Etat d’Hillary Clinton, avec l’appui du Brésil, de la France et du Canada et en connivence avec la Fondation Clinton et d’autre « philanthropes », a mis en place quelque chose qui ressemble à un coup d’Etat sans fin, une intervention perpétuelle. (Voir cet article de Jonathan Katz sur les relations personnelles de Bill et Hillary avec Haïti, gentiment intitulé « Le Roi et la Reine d’Haïti ».) Les Etats-Unis ont privé du droit de vote une grande partie des citoyens Haïtiens, dont des partisans d’Aristide, pour installer Martelly au pouvoir lors d’élections frauduleuses financées par le capital privé et la charité.

Haïti est au bord du gouffre. L’effort de Washington pour légitimer le premier tour frauduleux des élections présidentielles et pour forcer la tenue du second tour a échoué. Le Département d’Etat déclare à présent qu’il attend de Martelly qu’il quitte son poste le 7 février sans successeur clairement désigné, pour laisser sa place à un gouvernement intérimaire qui est encore à déterminer.

« Comme dans le passé, les Etats-Unis s’intéressent de près » aux évènements qui se déroulent. Washington « réaffirme son soutien à des élections crédibles, transparentes et sûres qui reflètent la volonté du peuple Haïtien ».


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L'article est disponible en anglais et intégralité ici.