Belem, ville de renommée aux portes de l'Amazonie nous faisait rêver bien avant de décider de nous y arrêter. Une fois sur place c'était l'occasion immanquable de rencontrer le MST (le mouvement des paysans sans terre au Brésil) dont FDH est un partenaire historique. C'était aussi l'occasion d'un premier don de graines sur notre parcours autour du monde.
Quelques jours après notre arrivée à Belem, Raul (responsable de la communication chez FDH) nous donne les coordonnées de Ulisses. Il sera notre contact au MST. Un petit problème se pose, nous devons trouver un interprète pour nous aider à organiser un rendez vous et communiquer avec lui. Malheureusement, ici les bilingues ne courent pas les rues, nous n'avons rencontré personne avec qui nous pouvions parler librement...sauf, à l'alliance Française!...Je file là-bas demander de l'aide à la bibliothécaire, aux professeurs puis finalement à Monsieur Stephani (directeur de l'Alliance et consul de France à Belem) qui quelques jours plus tard me présente Isabela, étudiante en Français à l'Alliance et volontaire pour nous aider dans cette mission.

Entre deux, en fouinant sur internet, j'ai découvert que le MST préparait une manifestation pour le weekend, nous sommes jeudi, il ne faut pas rater ça! Le temps de briefer notre interprète (qui nous sommes, qui est FDH, qu'est ce que nous sommes venus faire à Belem...)et grâce à elle, dès le lendemain, le premier rendez vous est pris. En fin de journée nous sommes dans le Nord de la ville...un quartier populaire étrange avec sa gare routière, ses grands axes routiers, ses tours en béton...la banlieue. Nous trouvons Ulisses sur la place Sao Bras au milieu de tout un tas de gens, ils sont en train de monter un camp, là sur la place et n'en bougeront pas du weekend! Nous sommes le15 avril, après demain est un jour important, il sagit de la commémoration du 17 avril 1996 où 19 manifestants du MST furent assassinés par la police militaire.

Le lendemain, le camp est monté, des drapeaux, des banderoles un peu partout, une ambiance très familiale, des vieux, des jeunes, des enfants (qui ont leur tente garderie).

Tout le monde est très à l'aise et semble se connaître...visiblement ce n'est pas la première manifestation, tout est très organisé, chacun connait ses tâches... Nous retrouvons Ulisses en organisateur et orateur.

Le MST est là donc mais aussi les représentants des Ribeirinhos (habitants de la rivière), le MSTU (MST urbain, « les sans maison »), la fédération des agriculteurs du Brésil, Najup Isa cunha un groupe d'étudiants en droits, un autre d'étudiants en ingénierie forestière, le FEAB (fédération des étudiants en agronomie du Brésil...au total, plus d'une centaine de personnes....Tous sont là pour présenter leurs revendications ( la demande d'investissements pour les infrastructures publiques, l'éducation, la santé, le logement...L'électricité et une meilleure sécurité pour les Ribeirinhos, victimes des pirates de la rivière qui volent leurs récoltes. Tous souffrent de l'insécurité alimentaire...) parler de leurs actions prochaines individuelles et collectives et ce qui a changé depuis le massacre de leurs compagnons il y a 15 ans ( les nombreux problèmes des paysans relayés au second plan derrière ceux de l'industrie malgré un gouvernement soit disant de gauche, on évoque les aides aux grandes entreprises, les investissements publique qui ne concernent que les grands centres urbains (riches), la modification du code forestier qui bénéficie aux grands propriétaires...et l'accès de plus en plus facile aux OGM au détriment des semences naturelles...).

Beaucoup, beaucoup de choses à dire donc. Entre deux Ulisses nous présente à l'assemblée, j'en profite pour dire que nous sommes venus là en témoins et que nous représentons le soutiens de FDH dans la lutte, Isabela se charge de la traduction...

En début de soirée, Ulisses qui est très pris trouve un moment à nous accorder. Nous allons pouvoir lui poser quelques questions.
Quels sont les problèmes majeurs du Brésil?
Le premier problème est vieux de 400 ans, quand les terres ont étés divisées en grandes exploitations et distribuées aux grands fermiers (aujourd'hui 1% des propriétaires terriens possèdent 54% des terres cultivables). Déjà à l'époque, les ressources naturelles partaient vers le Portugal, le marché extérieur. Depuis un siècle l'industrialisation des exploitations grâce à des capitaux étrangers mène à l'endettement et participe au déséquilibre social. La plus grande partie de la production continue de partir à l'étranger (le Brésil possède la plus grande biodiversité au monde, la plus grande réserve d'eau douce et le climat est propice à l'agriculture mais malgré cela, plus de 40 des 170 millions d'habitants souffrent de la faim!). De plus il y a le grand paradoxe de la modernisation des techniques agricoles (engrais, pesticides, OGM...) et l'esclavage toujours pratiqué. Ce qui nous mène au problème suivant: l'insécurité, il y a 50 000 homicides par an au Brésil, dont un grand nombre ici, dans l'état du Para. Le Brésil est un pays où règne la loi du plus fort et où on règle ses problèmes soi-même. C'est une vrai guerre civile entre les riches et les pauvres. Ensuite il y a le problème de l'éducation, le gouvernement Lula tente d'améliorer la situation au niveau de l'université mais néglige la formation primaire (il y a beaucoup d'écoles uni-classes et l'accès à l'université reste sélectif).
Quels sont les problèmes particuliers à l'état du Para?
La violence et le crime y sont très fort. Il y a encore de l'esclavage moderne et puis la course à l'Amazonie et à ses ressources, bois, terre, eau pour la construction de centrale hydrauliques, plantes médicinales que les grandes compagnies s'approprient à coup de brevets. Tout le monde (pays étranger) veut sa part du gâteau Amazonien.
Qui sont les membres du MST?
Principalement des familles d'agriculteurs et quelques alliés parmi les étudiants, avocats, intellectuels.
Quelles sont les actions du MST? Ses caractéristiques et principes?
Le MST est le plus grand mouvement du Brésil. Il s'attaque à tous les problèmes sociaux. Les droits de l'homme et plus particulièrement le droit des femmes, l'alimentation, l'éducation, la sécurité, le logement, le droit du travail, la défense de l'environnement tout en restant un mouvement familiale mais la problématique principale reste l'accès à la terre et la mise en place de la réforme agraire (processus de redistribution des terres) c'est pour cela que le MST pratique l'occupation des terres.
Depuis 1988 le MST lutte contre la déforestation en informant et en éduquant les paysans en pratiquant le partage des expériences. Dans chaque état du Brésil, il a mis en place des centres d'information et de formation à la protection forestière.
Comment le MST est il perçu ici?
Nous sommes le grand ennemi des médias qui sont manipulés par les grands propriétaires terriens. Et bien qu'étant encouragés à l'étranger par de sérieuses organisations comme l'UNICEF (qui leur a remis des prix) nous sommes considérés comme des terroristes.
Comment se passe l'occupation des terres?
L'occupation des terres s'effectue après quelques recherches...elles doivent être relativement proche des villes. Le MST vérifie la légalité des terres à occuper en s'appuyant sur l'article 189 de la constitution de 1988. Cet article stipule que les terres doivent avoir une fonction sociale!
Comment s'organise l'occupation et le travail de la terre?
La prise possession se fait par l'installation d'un campement pour 10 familles d'agriculteurs. Les petites unités sont plus faciles à organiser et renforcent le tissus social. Elles permettent plus de mobilité, la création d'un meilleur esprit de communauté et facilitent l'éducation ainsi que la vie en autarcie . La coordination est assurée par deux organisateurs issus de ces 10 familles (toujours un homme et une femme) qui s'assurent du bon fonctionnement du campement, de la production et de l'éducation.
Le travail de la terre, sa production et son usage dépendent des régions.. Dans le Nord, il sagit surtout de la production de subsistance. Dans le Sud l'excédent peut être transformé et vendu.
Il y a toujours une recherche de diversification de la production qui s'effectue de la façon la plus naturelle possible avec des moyens traditionnels. Pas d'OGM, pas de pesticides! (au Brésil les OGM ne sont pas clairement signalés sur les produits finis, et chaque habitants consomme environ 5,12L de produits chimiques par ans!)
Trouvez vous facilement des semences naturelles?
Le MST travail avec Bio-nature qui produit les semences. Nous avons aussi un partenariat avec le Venezuela pour l'échange de graines (et la création d'une école Latino-américaine d'agronomie et d'environnement).
Quelles sont les actions futures prévues?
L'occupation des terres!!!
Et notamment l'enregistrement au cadastre de nouvelles terres occupés (les médias eux parlent d'invasion!). Le MST veut développer, en partenariat avec une université Espagnole et l'UFRA (Universidade Federale da Amazonia) un centre de référence en agronomie au Para. L'emplacement (5ha de terre) est déjà occupé et dispose de quelques structures pour ce centre qui devrait voir le jour d'ici un mois.

Dimanche après midi, il y a beaucoup plus de monde, nous nous rejoignons autour du monument érigé sur la place en mémoire des compagnons morts il y a 15 ans. C'est un moment très émouvant, où l'on ressent tout le poids de la réalité de la vie de ces hommes et femmes et l'intensité de leur lutte devient palpable, la vie ne leur a pas laissé le choix. Les principes de développement durable, d'agriculture familiale que nous avons décidé de défendre par choix et par amour de la nature sont ici une nécessité pour laquelle on se bat et parfois on meurt.

Un peu plus tard dans la journée, nous offrons les semences biologiques que Kokopelli nous a confié au MST via Ulisses. Il est ravi.

Lundi 18, nous retrouvons Ulisses et les manifestants pour une longue marche vers l'INCRA (ministère du développement agricole à Belem) ponctuée d'un arrêt devant l'immeuble d'une chaine de TV locale. Quelques journalistes sont là, TV et journaux. Au terme de cette marche..des revendications et des négociations....

Un peu avant le départ pour la marche, Ulisses nous a présenté un de ses compagnons de lutte, c'est lui qui va s'occuper des graines. Isabela n'ayant pas pût venir pour nous faire le traduction, nous communiquons dans un joli mélange d'Espagnol, Portugais, signes et gestes... Nous passons en revue les différentes espèces et variétés (j'avais préparé une liste en Portugais, il est impressionné par la diversité de ce que nous leur avons amené. Il y a un peu de tout: concombre, courges, melon, pastèque, tomates, piments, soja...) et lui précise que ces plantes venues d'Europe seront plus fragiles que les locales et qu'il faudra d'abord faire des essais, ensuite, il faudra les isoler des autres plantations afin d'éviter tout croisement et donc affaiblissement des espèces locales. Je lui explique l'importance de la démarche de l'association Kokopelli (qui lutte pour la sauvegarde de la biodiversité et la sécurité alimentaire) qui a produit ces semences, celle ci ne prendront leur véritable valeur que s'il les multiplie...conscient de l'enjeu et de ses responsabilités, il accepte le défi. Ulisses nous a trouvé la personne idéale pour ce travail: expérimenté, consciencieux, sensible et à l'écoute, il saura optimiser ce don « avec un bon ami à lui qui est ingénieur en agronomie ». Ouf!...Voilà une partie des graines arrivées saines et sauves et entre de très bonnes mains, je respire, nous sommes ravis.
