En Haïti : « Le monde politique vit pour lui et la société vit avec ses problèmes »

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Sarah Hopsort est volontaire Frères des Hommes auprès de notre partenaire en Haïti, le Mouvement Paysan Papaye (MPP) depuis plus de deux ans. Cette mission est pour elle l’occasion de découvrir un contexte politique difficile, mais aussi une culture et une scène artistique riches qui gagneraient à être davantage connues. Elle nous en parle.

Comment est-ce que tu as vécu les dernières élections qui se sont déroulées en novembre en Haïti?

Dans presque aucun pays dans le monde, on ne peut garantir que le système représentatif soit idéal et que les élections soient la meilleure forme de fonctionnement. En Haïti, depuis plus de 25 ans, aucune élection ne s’est passée dans le calme. Du coup, la participation aux élections est de moins en moins forte. Les gens n’y croient plus. Aucune institution représentative ne fonctionne vraiment. J’ai l’impression que les dernières élections ont bien montré que c’est une mascarade. Comme si ça n’était pas le vote de la population qui pourrait changer quelque chose, et comme si les élections n’avaient rien à voir avec la gestion de l’Etat par la suite. Normalement, on élit quelqu’un, il va au pouvoir et après se met en place un système gouvernemental, parlementaire qui fait avancer le pays… Ici, ça ne fonctionne pas comme cela. Les élections sont un moment ponctuel où on mobilise les citoyens après une campagne qui dure six mois ou un an et rien ne change ensuite. Au niveau des autorités locales, c’est un peu la même chose, et cela fait presque dix ans qu’il n’y a pas eu d’élections. Pour moi, ici, les élections ne sont en rien liées à la capacité de la société à fonctionner de façon optimale.

Il y a donc un vrai décalage entre les politiques et le peuple ?

Les gens n’y croient plus du tout. Le monde politique vit pour lui et la société vit avec ses problèmes. Dans certaines zones rurales, l’Etat n’est absolument pas présent. Il n’y a pas de système de santé, pas de routes, pas d’électricité. Et on demande aux personnes qui y vivent de marcher cinq ou six heures pour aller voter, forcément ça ne fonctionne pas.  Pourtant, il y a des gens qui auraient des compétences réelles pour faire changer les choses mais cela ne fonctionne pas comme ça, la compétence ou le mérite ne l’emporte pas. Ça c’est valable pour beaucoup de points du globe. Il faut beaucoup d’argent pour faire une campagne et parfois pour acheter des voix. Le seul moment où les citoyens sont liés aux acteurs représentatifs c’est le moment des élections, c’est un point de rencontre. Après, les citoyens sont oubliés. Et cela demande effectivement beaucoup d’argent pour jouer ce faux-semblant.

Est-ce que tu penses que pour cette élection-ci il y a eu de la manipulation ?

Non, je dirais que c’est une élection qui s’est passée relativement bien, si on la réduit au jour de l’élection et que l’on ne s’attarde pas trop sur la période électorale où tous les coups bas et achats de voix sont possibles. Il y a eu des problèmes à la marge mais les élections ont été beaucoup plus encadrées que les précédentes et malgré le faible taux de participation, les résultats provisoires ont donné gagnant Jovenel Moïse au premier tour. Je pense qu’il a effectivement eu une majorité des scrutins, mais on sait pourquoi. C’est l’un des candidats qui a le plus d’argent, qui a eu le plus de capacités pour se mobiliser dans le Sud du pays après l’ouragan et c’est aussi le candidat de l’ancien Parti au pouvoir, il n’y a pas trop de surprise.

Ton volontariat est l’occasion pour toi de découvrir la culture haïtienne, qu’est-ce que tu peux en dire ?

J’ai découvert la culture haïtienne à travers deux aspects : la musique et la littérature. Je dirais qu’ici, comme dans n’importe quelle zone rurale d’Haïti, j’accède principalement à la musique traditionnelle haïtienne, c’est-à-dire la musique racine qui renvoie aux origines africaines du peuple. Ce qui est fascinant, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui jouent très bien des percussions. Les gens font partie de chorales mais c’est aussi lié à la culture vaudou. Il y a régulièrement dans le village, ici, des cérémonies qui sont organisées et elles résonnent comme des prières chantées accompagnées par des instruments. Cela me fascine, d’autant plus que le pays a une histoire complexe avec cela. D’un côté, cela fait partie des traditions et de la culture haïtienne, mais d’un autre côté c’est quelque chose qui est un peu rejeté voire criminalisé avec le poids croissant des églises protestantes. C’est intéressant de voir comme cette culture survit malgré tout.

Qu’est-ce que tu peux dire de la scène artistique haïtienne ?

Ce que je peux dire, c’est qu’en Haïti, il y a vraiment une scène artistique musicale, littéraire et théâtrale très vivante. Il y a beaucoup de jeunes musiciens, comédiens, écrivains et metteurs en scène très talentueux. Je n’ai pas toujours l’occasion d’aller les voir à Port-au-Prince. Il y a toute une génération qui cherche à se rapprocher, questionner et créer ce qui pourrait être une identité culturelle haïtienne. Par exemple en alliant la musique racine qui parle de l’histoire du pays et de ces liens avec l’Afrique et la musique caribéenne. L’idée est de se réapproprier tout cela pour créer de nouveaux genres. Je crois que c’est fondamental ce type de mouvement, de quête, parce qu’on a besoin de beauté et à plus forte raison dans des situations difficiles.

Tu es passionnée de littérature haïtienne, est-ce que tu aurais des ouvrages à nous conseiller?

Il y a vraiment de très bons auteurs. Je pourrais vous conseiller le livre Parabole du failli de Lyonel Trouillot. C’est un auteur haïtien qui lorsqu’il écrit, parle de façon très vrai du pays. Il décrit les « petits gens » et les problématiques de la vie quotidienne qui concernent la majorité des gens, c’est-à-dire les gens de tous les jours, les gens de la vraie vie, comme Ken Loach ou Djibril Diop Membety pourraient les filmer. C’est comme s’il nous amenait à comprendre mieux comment fonctionnent les choses ici. Un autre livre que je pourrais conseiller est d’un auteur qui n’est pas Haïtien mais qui parle du pays, c’est Danser les ombres de Laurent Gaudé. Il est venu après le séisme et il a écrit une histoire qui suit quelques personnages principaux qui se croisent, se perdent et se retrouvent avant et pendant le 12 janvier 2010. Il donne beaucoup d’éléments de réflexion.A Port-au-Prince j’ai aussi accès facilement aux livres écrits par de jeunes auteurs qui éditent eux-mêmes leurs ouvrages. J’ai même un ami qui voudrait mettre en œuvre une revue littéraire en créole, car la plupart sont écrites en français.

Comme dans toute société où il y a des problèmes, les médias mettent souvent l’accent sur ce qui va mal mais à côté la vie continue. Et je pense que l’on ne peut pas vivre sans art. D’autant plus dans des environnements où tout est compliqué, je suis sûre que c’est l’imagination et la création artistique qui vont sauver les hommes.

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Infos de l'auteur

Cordélia Montenon

Cordélia est chargée de communication au sein de l'équipe de Frères des Hommes

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