APE, des accords de libre échange « perdant- perdant » pour l’Afrique et pour l’Europe

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APE signifie accord de partenariat économique entre l’Union européenne et l’Afrique, un bien joli nom pour mieux cacher un vilain chantage et une stratégie commerciale à haut risque. Jusqu’à maintenant l’Afrique pouvait exporter librement, sans droit de douane, ses productions vers le marché Européen. L’UE exige désormais la réciprocité : l’Afrique doit supprimer ses droits de douane sur les produits européens et s’engager à ne plus en remettre ! Sinon l’UE taxera le cacao, le café, le bois et autres sources de devises vitales pour ces pays. Le Parlement Européen devrait ratifier dans les prochains mois, ces APE inéquitables, particulièrement à haut risque pour les pays sahéliens déjà déstabilisés par le terrorisme islamiste, donc aussi à haut risque pour l’Europe !

1. Petit rappel historique sur ce néocolonialisme masqué

Au cours des années 1960, pour développer son agriculture et sécuriser son alimentation, l’Europe a mis en place un Marché Commun avec des prix agricoles garantis, des droits de douane sur les importations et des aides à l’exportation. Cependant pour ne pas trop pénaliser les pays africains qui venaient d’accéder à l’indépendance, l ’Europe leur a accordé des préférences tarifaires non réciproques (convention de Yaoundé et Lomé) ainsi que des compensations en cas de chute des prix mondiaux (stabex) Mais après la réforme de la PAC en 1992 et la création de l’OMC en 1995 l’UE a imposé une nouvelle convention ( Cotonou, 2000) qui a supprimé le mécanisme de stabilisation des prix et a fixé à 2008 la signature des APE, accords devant mettre fin à la préférence tarifaire. Pour faciliter les négociations face aux réticences des pays africains, l’UE a découpé le continent en plusieurs régions puis après une décennie de résistance passive, elle a adressé un ultimatum pour la signature des APE avant le 1er octobre 2014. La Côte d’Ivoire et le Sénégal ont cédé les premiers et entrainé la signature par la CEDAO (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest) malgré l’opposition du Nigeria et de la Gambie. Ces APE doivent être ratifiés par chaque pays africain et par le Parlement Européen. Ce dernier a reporté le vote concernant l’Afrique de l’Ouest mais a donné son accord pour la mise en œuvre immédiate des pays qui ont déjà signé : la Côte d’Ivoire, le Cameroun, les pays d’Afrique orientale et australe. Diviser pour mieux régner ? Alors que la Commission Européenne voudrait justifier ces APE par son soutien à l’organisation de communautés économiques régionales sur le continent africain, elle fait l’inverse dans les faits, pour ouvrir plus rapidement le marché africain aux investisseurs et aux industriels européens.

2. Les industriels laitiers européens sont déjà sur le marché africain

Ces APE portent sur tous les secteurs de l’économie, du commerce et des services, y compris les investissements étrangers. Ce sont donc les cousins souvent oubliés du CETA et du TAFTA, ces accords de libre échange avec le Canada et les Etats Unis qui ont fait la une des médias ces dernières années. Mais pour les APE c’est L’UE qui dicte ses conditions, sous la menace de nouvelles taxes, pour mieux s’implanter sur le marché africain, au profit des firmes européennes…Pour mieux comprendre l’impact de ces APE sur l’économie africaine nous prendrons l’exemple de la filière laitière Les industriels laitiers européens seront les grands bénéficiaires de cet accord de libre échange, aux dépens des filières locales qui peinent déjà à survivre. Certes, les exportations de nos excédents de poudre et beurre à bas prix vers l’Afrique sont anciennes ; elles ont été dénoncées dès les années 1970 -80, mais la mise en place des quotas laitiers plafonnant la production laitière de tous les pays de l’UE pendant 30ans avait fait disparaitre les excédents et les aides à l’export. Or l’UE vient de supprimer ces quotas, ce qui a entrainé une surproduction considérable depuis 2 ans, L’Afrique devient alors la nouvelle cible stratégique pour nos exportations. Celles-ci avaient déjà doublé entre 2010 et 2015 mais le marché potentiel est bien plus large. L’Afrique a la croissance démographique la plus forte du monde mais aussi la production et la consommation de lait la plus faible. En Afrique de l’Ouest (CEDAO) la population va passer de 400 millions en 2015 à 800 millions en 2050 dont la moitié pour le seul Nigéria. Cela représente beaucoup de bébés et d’enfants susceptibles de boire du lait. Surtout du lait reconstitué à partir de la poudre européenne. C’est pourquoi tous les groupes laitiers français et européens, privés ou coopératifs lorgnent ce marché. Certains y sont depuis longtemps comme Nestlé, d’autres ont investi plus récemment, parfois en rachetant des laiteries locales, sinon en construisant des usines de reconstitution / réhydratation du lait, en rajoutant un peu de matière grasse végétale notamment de l’huile de palme bien moins chère que le beurre. Ainsi le prix du litre de « lait reconstitué » peut être vendu deux fois moins cher que le lait frais local, sans mention d’origine et avec un emballage moderne et rassurant. Il en est de même pour les yaourts dont la plupart sont déjà fabriqués avec de la poudre de lait.

3. Une nouvelle menace sur l’élevage des pays du Sahel

Aujourd’hui l’essentiel du lait consommé en Afrique de l’Ouest provient encore de la production locale, mais avec de fortes variations entre pays. Celle-ci ne couvre que 10% en Côte d’Ivoire, 30% au Sénégal mais plus de 80% dans les pays sahélien, Burkina Faso, Mali, Niger qui disposent de troupeaux très importants mais peu productifs (500l / vache contre 6500l pour une vache européenne) car valorisant principalement des espaces semi désertiques. Une large part de ce lait est consommée par les familles des éleveurs, le reste est commercialisé en ville via des colporteurs ou des petites laiteries Face à la demande croissante ces petites laiteries se sont multipliées depuis une dizaine d’années mais elles ont des difficultés, par manque de production en période sèche et des coûts de collecte élevés . Ainsi ce lait frais local ne peut pas être compétitif avec le lait reconstitué à partir de poudre importée. Or cet élevage représente environ 30% du produit brut national pour le Mali ou le Niger et fait vivre près de la moitié de la population, et ce en valorisant des surfaces inaptes à la culture.

4. La solution : augmenter les droits de douane et non pas les supprimer

La taxe douanière sur la poudre de lait est déjà faible aujourd’hui (5%) ce qui explique les importations massives actuelles. Mais la signature des APE interdirait d’en relever le niveau. Or de nombreux exemples montrent que la mise en place d’une taxe plus élevée permet un développement rapide des secteurs ainsi protégés des aléas du marché mondial. Cette taxe doit avoir un double effet : elle entraine une augmentation des prix agricoles internes et elle peut être réaffectée au développement des infrastructures agricoles et agroalimentaires. Ainsi en 2000, les six pays d’Afrique de l’Est ont ouvert une brèche dans l’agenda des APE, en taxant la poudre à 60% et ces pays, notamment le Kenya, sont devenus quasi-autosuffisants en lait en une dizaine d’années par le redéveloppement des petits élevages. Au Sénégal l’interdiction des importations d’oignons européens pendant la saison de l’oignon local d’avril à septembre a permis de multiplier par 3 la production du pays en 10 ans et d’en exporter aux pays voisins. De même la suspension des permis de pêche industrielle aux chalutiers étrangers et le respect d’un repos biologique pendant 2 mois avait permis de relancer la pêche nationale. Ces quelques exemples montrent que le développement de l’agriculture , de l’élevage et de la pêche de ces pays justifie une protection , une préférence nationale ou communautaire ( CEDAO) à l’image de la préférence communautaire qui a prévalu en Europe pendant des décennies.

5. Il faut bloquer cet accord « perdant–perdant » pour l’Afrique et pour l’Europe

Les pays et les peuples africains n’ont rien à gagner et beaucoup à perdre dans ces APE. L’Afrique n’exportera pas plus de produits agricoles ou artisanaux dans les prochaines décennies, vu sa croissance démographique mais aussi du fait des différences de normes sanitaires, sociales et environnementales (appelées barrières non tarifaires) En fait l’argument majeur mais indicible pour les gouvernements africains c’est de pouvoir importer des produits alimentaires à bas prix pour nourrir les villes et éviter les émeutes de la faim comme celles de 2008. En signant les APE les gouvernements africains privilégient la paix sociale et la sécurité à court terme aux dépens de leurs paysans et artisans, aux dépens de l’emploi et du développement de leur pays à moyen et long terme. Que deviendront les 100 millions de jeunes ruraux des pays sahéliens s’il n’y plus d’avenir pour l’agriculture et l’élevage ? Iront ils grossir les bidonvilles des capitales ou rejoindre les groupes terroristes de la région ? Sans doute feront ils aussi partie des migrants économiques, traversant le Sahara et la Méditerranée au péril de leur vie pour frapper à la porte d’une Europe de moins en moins accueillante, des migrants que nous aurons fabriqués par cet accord scandaleux !

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Infos de l'auteur

André Pflimlin

André Pflimlin est membre de Frères des Hommes depuis 2011. Il est membre correspondant de l’Académie d'Agriculture de France et l'auteur de « Europe laitière : valoriser tous les territoires pour construire l’avenir ».

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