Immersion dans les écoles « communautaires » de Zurich

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Depuis quelques mois, je me suis glissée parmi les élèves des écoles informelles de Suisse dans le but d’apprendre l’Allemand, puis en tant que « professeure bénévole » de français. J’ai très vite compris que c’était bien plus qu’un lieu de cours : un lieu multiculturel d’échange et de partage où chacun peut recevoir et donner. Après plusieurs semaines, j’ai réalisé que les élèves que je fréquentais au quotidien parlaient beaucoup avec moi, avec les autres… mais très peu de leur parcours. Pourtant, leurs histoires sont souvent dignes des plus grands romans.

Oh la Suisse, ce joli petit pays coincé au milieu de l’Europe. Avec un taux de chômage régulièrement inférieur à 4 %*, ce pays attire toujours plus grâce à son image de haute qualité de vie et ses salaires qui font rêver. Mais derrière la carte postale entourée de montagnes, de chocolats et de bons fromages, il y a aussi cette division entre suisses et étrangers dont on aime moins parler… 8 millions d’habitants et presque 2 millions d’étrangers! Tous sont venus tenter l’espoir d’un monde meilleur. Pourtant la vie y est réputée pour être chère, notamment les écoles pour apprendre l’Allemand, une langue souvent complètement nouvelle pour ces « Ausländers » venus des 4 coins de la planète.

A Zurich, la capitale économique mais aussi la ville la plus peuplée de Suisse, on trouve un nombre incroyable d’écoles proposant des cours de Deutsch intensif. Entre 500 et 1500 CHF le mois (470 à 1400 €), l’apprentissage ne semble pas toujours accessible, loin de là! En marge de ces écoles privées ou semi-publiques, et sans aucune aide de l’état, Zurich a vu se développer de nombreuses initiatives : des écoles de partage ou chacun a la possibilité d’apprendre l’Allemand, l’Anglais, le Français… mais aussi de boire un café ou simplement se poser quelques heures. Bien souvent, ces lieux proposent une garderie gratuite : de quoi accueillir aussi les parents qui ne peuvent faire autrement. On peut aussi participer aux tâches de la vie commune, cuisiner, donner des cours.

Un parcours qui semble classique pour les « nouveaux » venus
Si la majeure partie des étrangers suisses viennent d’Europe, ceux de ces écoles viennent presque toujours d’ailleurs. Parmi eux, Sandra. Elle est colombienne. A 34 ans, elle a décidé de tenter sa chance en Espagne avec sa fille et sa sœur. Elle y a vécu 10 ans, puis avec les difficultés économiques de l’Europe, elle a finalement trouvé un emploi de garde d’enfants ici à Zurich, où elle a décidé de s’installer définitivement. Pour Teresa, la jeune péruvienne qui aime son image de fille rebelle, il y a 2 ans à Lima, elle a rencontré celui qui est devenu depuis son mari. Il lui a proposé de la suivre en venant s’installer avec lui. D’abord 2 mois, pour « tester », puis définitivement. Un parcours qui semble classique pour les « nouveaux » venus d’Amérique Latine.
Nombreux sont ceux venus d’Érythrée, la « dictature la plus sanglante d’Afrique ». Pour Tesheme, 35 ans et Sbhatu 50 ans, le parcours est le même que tous leurs camarades. A 17 ans, ils ont dû intégrer l’armée, obligatoire. Puis cette même armée a décrêté qu’ils ne pouvaient plus être de ce monde. Tesheme me fait comprendre que s’il restait, il aurait été exécuté ou torturé, mais lui même ne semble pas bien savoir pourquoi. Ils ont donc fui, d’abord 2 jours jusqu’au Soudan, puis en Libye. De là, pour 600$ par personne, ils ont embarqué dans un petit bateau bondé de 500 migrants jusqu’aux côtes italiennes pour enfin rejoindre la Suisse. Au total, deux mois de voyage. Ils me racontent leur histoire en riant, discrets, presque gênés, mais font comprendre à demi mot combien ce parcours leur semble classique. Pourtant, ils affirment ne rien regretter et n’attendre qu’une seule chose : être suffisamment établis pour pouvoir faire venir leur femme et leurs 3 enfants. Sbhatu est fier, lui est venu avec son premier fils, un de moins qui connaîtra la misère d’Érythrée. Lobsang vient du Tibet, elle a 29 ans. En Suisse depuis 7 mois, ce sont les conflits politiques et le contrôle de la Chine qui l’ont obligé à partir.

Une réelle respiration sociale
Pour d’autre, les traumatismes semblent trop grands. Sevda, elle, vient de Turquie. Lorsque je lui ai proposé de parler de son histoire, elle a directement acceptée. Pourtant, il a été extrêmement compliqué de recueillir son témoignage. Je comprend qu’à 14 ans elle a été mariée de force, puis, son mari l’a emmené à Zurich, mais elle n’en a rien vu. Pendant 10 ans, elle n’a pas eu le droit de sortir de leur appartement. Jamais. Ni pour faire les courses, ni pour rencontrer d’autres femmes du quartier. Elle y a eu 2 enfants. Finalement, elle a trouvé la force de demander le divorce. Aujourd’hui, elle apprend à lire, à parler allemand. Elle travaille également quelques heures par semaines dans un centre de couture. Une nouvelle vie qui semble faire d’elle une femme forte qui lutte contre son passé et pour ses enfants. Mais la pression culturelle est encore bien présente. Et les professeurs ? Des bénévoles évidemment. Eux aussi ont des profils variés. Parfois ce sont des suisses, des retraités, des étudiants mais on trouve aussi d’anciens élèves de ces mêmes écoles ou encore des habitants de la région, installés en Suisse depuis plus longtemps. Parfois dans des locaux transformés en réelle école équipée, parfois dans des églises protestantes ou dans des locaux associatifs.

Ces écoles sont avant tout celles de la deuxième chance pour des populations qui sont venues plus par obligation que par réelle envie et la générosité des bénévoles est une réelle respiration sociale dans les semaines des élèves. Pourtant, ces dernières années, les suisses se divisent et cette période de transition pourrait bien faire changer leur politique concernant la libre circulation des personnes. Ce mois-ci encore, le projet « Sortons de l’impasse ! » a fait parler de lui et une grande réflexion est entamée concernant l’ « immigration de masse ». Les messages ambigus apparaissent, et la Suisse, ou plus exactement les suisses titulaires du passeport, sont amenés à voter régulièrement pour ou contre certaines mesures concernant l’immigration. La dernière date de début février, et les électeurs ont décidé de faciliter la naturalisation des petits-enfants d’immigrés. Une mesure parmi d’autres dans cette longue réflexion concernant l’immigration et les échanges avec l’union européenne.

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Infos de l'auteur

Elodie Carl

Elodie Carl est adhérente de Frères des Hommes et ancienne volontaire au Pérou

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