« Mon Paris-Dakar à moi n’avait rien d’une course. Il ne laisse personne de côté »

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4. C’est le nombre de jours d’ateliers au Sénégal animés du 15 au 19 mars derniers par Violaine Chantrel et Chloé Inisan, respectivement en charge des projets et de la formation à Frères des Hommes. Pour cette mission, j’ai l’opportunité de pouvoir me joindre à elles pour rendre compte aux donateurs de l’association, de notre futur projet avec notre partenaire l’Union des Groupements paysans de Méckhé (UGPM). Ces jours étaient pour le moins riches d’échanges et d’enseignements : pour vous les faire découvrir à votre tour, j’ai souhaité vous confier un extrait de mon journal de bord sénégalais.

4 jours effrénés pour les paysans sénégalais
mardi 14 mars 2017 – Après 4h00 de route nous avons quitté Dakar, son océan, ses immeubles flambants neufs et ses autoroutes bétonnées pour arriver à Ngaye Méckhé, ses routes ensablées et ses habitations traditionnelles. Pas de temps à perdre : le lendemain, mercredi, dès 9h, affluent de tous les villages avoisinants les membres de l’équipe de notre partenaire local, l’UGPM, pour venir travailler à nos côtés.
Fatou, Samba, Galaye et 12 autres animateurs et animatrices, coordinateur et représentants de l’UGPM, nous accueillent tous 3, membres de l’équipe de Frères des Hommes. Et les 4 prochains jours s’annoncent chargés car si nous sommes tous réunis, c’est bel et bien pour dessiner les contours de notre prochain projet mené ensemble. Le timing est court mais notre challenge est de taille : améliorer les conditions de vie des familles paysannes de la région du Cayor. Et j’insiste sur le côté ambitieux de notre projet, car comme je vais le découvrir peu de temps après mon arrivée, il y a beaucoup à faire pour briser le carcan de pauvreté dans lequel sont enfermées les familles paysannes.

A la recherche d’Ibrahima, animateur paysan
Samedi 18 mars 2017 – Entre 2 ateliers et afin de découvrir davantage le quotidien dans lequel évoluent ces familles, je décide de m’échapper quelques heures de notre salle de réunion et de partir en vitesse à la recherche d’un animateur de groupement paysan, soutenu par l’UGPM. Alors que le soleil est déjà haut dans le ciel et que le vent balaie les plaines sablonneuses de Méckhé, je rencontre Ibrahima, dans le village de Sinoumbarick, près de la mosquée de la place principale du hameau.
Il m’est introduit par la Présidente du groupement paysan local, Amina, en personne. Car oui, comme je l’apprends par la suite, les groupements, à l’instar de celui accueillant ma visite, ne manquent pas de démocratie. Seulement ici, pas de programmes et autres promesses : le chef est celui qui démontre les plus grandes qualités de conseil, de prise de décision mais aussi et surtout d’écoute. Une leçon à tirer pour certains candidats en France ?
Une fois le protocole passé et les présentations faites, place au calme : nous nous installons au cœur de la concession de l’animateur pour échanger sur le quotidien des familles paysannes alentours et l’action du groupement. Ibrahima, éleveur, agriculteur et animateur du groupement de son village (rien que ça !) répond à mes questions avec timidité.

L’union fait la force pour les paysans

« – Ibrahima, peux-tu te présenter rapidement à nos lecteurs ?
J’ai 43 ans, je suis marié avec une seule femme et j’ai 5 enfants ; on vit tous ici dans ce village de Sinoumbarick. C’est ici que je suis né et que j’ai grandi, j’ai toujours vécu ici !

– Quelle est ton implication dans les activités de l’Union ?
J’étais parti travailler à Dakar comme pas mal d’enfants, les « exodés ». Mais dès que j’ai entendu qu’il y avait un engouement au niveau du groupement, j’ai quitté Dakar pour être membre et participer au développement du village !

– Et alors, pourquoi avoir décidé de rentrer au village ?
Avant de quitter je voyais comment les paysans cultivaient les terres. Mais avec l’accompagnement de l’UGPM les choses ont complétement changé ! Maintenant avec les petits apports, les intrants naturels, l’intensification des cultures, l’accompagnement de l’UGPM vraiment et tous les résultats de cette agriculture, je me suis dit « là il faut vraiment retourner à la terre pour cultiver ! ». Maintenant avec une petite portion, tu cultives peu et tu produis beaucoup !

– Tu es devenu l’animateur du groupement, quelles sont tes activités quotidiennes ?
C’est moi d’abord qui gère le magasin collectif du village et fais les achats groupés pour tous les paysans. C’est moi aussi qui organise parfois les rencontres du groupement. Je représente ensuite le groupement hors du village. Et je fais le tour de toutes les exploitations familiales pour suivre leurs activités.

– Quelles sont tes actions auprès des autres membres ?
A chaque rencontre, le 10 de chaque mois, on se réunit avec les membres sur la grande place entre le magasin collectif et la mosquée ou parfois dans une maison. Si par hasard j’ai fait une rencontre entre temps, j’en rends compte à tout le monde. Par exemple, si j’ai reçu une formation, je la partage aux 109 autres membres !

– Comment Amina a-t-elle été élue Présidente du groupement ? Et toi ?
Il y avait un ancien président mais il est parti à Dakar. Alors le village s’est réuni est a décidé que ce serait Amina, même si encore jeune, qui allait diriger. Elle était vraiment la plus active dans le groupement c’est pour ça qu’on lui a donné le poste. Pour moi, pendant une formation de l’UGPM, j’ai montré des capacités de participation active, d’écoute alors le groupement m’a confié des tâches, de par mes compétences.

– Peux-tu nous parler un peu du quotidien des familles paysannes ?
Parfois au niveau des projets de transformation agricole, il arrive que le produit, l’arachide par exemple, n’existe plus sur le marché ou bien de tomber sur une mauvaise récolte alors c’est toute l’activité qui est paralysée ! Les familles paysannes ne peuvent vivre que 6 à 7 mois convenablement grâce à l’agriculture, les 6 mois restants elles font d’autres activités. Comme c’est un village qui est près de Méckhé les femmes vont au marché, elles font du petit commerce, les hommes ont des ateliers, tout ça ! Et puis il y a des aléas climatiques, surtout l’an dernier avec la mal répartition de peu de pluies.

– Peux-tu nous décrire les membres de ton groupement ?
Les adultes sont majoritaires vraiment, les femmes, les vieux et tout le monde est issu du village, tous sont éleveurs ou agriculteurs. Dans mon village, Il y a pas mal de femmes aux réunions, et elles ne laissent pas la place aux hommes ! Parfois c’est un débat hein : un vieux se lève pour dire que c’est ça, une jeune qui se lève pour dire non ce n’est pas ça … !

– Comment est perçu votre groupement à l’extérieur du village ?
Aujourd’hui le magasin distribue des semences. Il y a des paysans qui viennent d’autres villages pendant l’hivernage pour s’approvisionner ici !
Souvent on fait appel à moi dans d’autres communautés qui ne sont pas encore membres de l’UGPM pour que je partage la vision de l’UGPM. Ces villages-là veulent voir comment on s’organise et après ils intègrent l’UGPM.
Aussi, on convie les autorités locales aux événements du groupement (journées de lancement des activités, de socialisation) et elles voient le bon travail de l’UGPM et des paysans et ça permet une bonne connexion.
– Est-ce que tes propres conditions de vie ont évolué grâce à l’UGPM ?
Ah ouais, en pagaille ! Par exemple d’abord sur le plan économique. Lors du Tabaski, la fête religieuse où chaque adulte s’il le peut va égorger un mouton, je n’avais jamais pensé qu’un jour je pourrais être vendeur ! Mais maintenant je vends des béliers pendant la fête au lieu d’en acheter !
Aussi, j’avais participé à une visite d’échange sur l’arboriculture fruitière. On a été visiter un champ d’un toubab qui cultive des mangues. Au retour, j’ai investi dans une pépinière en m’inspirant de la visite : actuellement j’ai un verger avec 40 pieds !

– Dernière question pour toi Ibrahima : quels changements dans le quotidien des familles suivies par l’UGPM et le groupement ?

Sur le plan social la cohésion sociale s’est beaucoup renforcée ! Et il y aussi mon exemple : aujourd’hui les mamans qui participent aux activités ont vu leurs enfants revenir ! L’exploitation devient celle de la famille. »

Malheureusement, le temps nous rattrape et il est déjà l’heure de retourner aux ateliers. Sur ces dernières paroles, emplies d’espoir, je conclus mes échanges avec Ibrahima, prends quelques clichés et repars en direction de Méckhé avec la promesse de se revoir dans le futur, inch’Allah.

Lundi 20 mars 2017 – J’espère que vous l’aurez compris : mon Paris-Dakar à moi n’avait rien d’une course. Il ne laisse personne de côté, et comme Ibrahima l’a démontré, l’essentiel c’est de participer ! Pour ma part je redécolle vers Paris, et alors que Dakar semble déjà minuscule depuis mon hublot, je me dis que ces 4 jours d’échanges vont laisser place à de belles actions !
Cyril Hamel.

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Infos de l'auteur

Cyril Hamel

Cyril Hamel est membre du secrétariat permanent de Frères des Hommes

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